La solidité des assureurs vie français fait débat

Amélie Laurin 14/10/2019 L’AGEFI Quotidien / Edition de 7H

Leur solvabilité sera scrutée de près dans les résultats du troisième trimestre, en raison de la baisse des taux et de la recapitalisation surprise de Suravenir.

Jusqu’ici tout va bien, mais la situation des assureurs français pourrait se dégrader rapidement. C’est en substance le message diffusé il y a quelques jours par Moody’s. «Les ratios de Solvabilité 2 des assureurs vie français ont diminué en raison de la baisse des taux d’intérêt au premier semestre 2019 et nous nous attendons à ce qu’ils annoncent une nouvelle détérioration quand ils publieront leurs comptes du troisième trimestre ou de l’année, si les taux d’intérêt ne remontent pas», écrivent les analystes de l’agence de notation. Depuis plusieurs années, la faiblesse des taux d’intérêt rendait difficile le pilotage des compagnies françaises, majoritairement investies en obligations d’Etat et d’entreprise. Mais la baisse de la rémunération des clients des fonds en euros ne suffit plus. «Cet été il y a eu un virage, quand on a compris que les taux allaient rester bas pendant longtemps, avec une OAT 10 ans (obligation de l’Etat français) à -0,3%», déclare le dirigeant d’un grand assureur.

Baisse des ratios

Déjà, sur les six premiers mois de l’année, le ratio Solvabilité 2 de Crédit Agricole Assurances, le numéro un français du secteur, a déjà fondu de 22 points de pourcentage à 166% et celui d’AG2R La Mondiale de 23 points à 125%, selon les données retraitées des mesures transitoires par Moody’s. Autres exemples, CNP Assurances a reculé de 18 points à 169% et Groupama de 15 points à 152%. Preuve que le phénomène touche toute la profession : bancassureurs, groupes de prévoyance, compagnies cotées et mutualistes. Si le phénomène devrait «attirer l’attention de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution»«nous ne prévoyons pas que beaucoup d’assureurs déclarent des ratios de Solvabilité 2 inférieurs au minimum réglementaire de 100%», indique Moody’s.

Et pourtant, le groupe Arkéa vient d’injecter en urgence 540 millions d’euros dans sa filiale d’assurance Suravenir. «Le contexte économique de taux historiquement bas couplé à la réglementation applicable aux compagnies d’assurance vie depuis janvier 2016 génèrent une forte volatilité du calcul de leurs ratios réglementaires, a réagi le groupe breton, après les révélations des Echos jeudi dernier. Cette opération est sans impact sur la rentabilité de Suravenir et pour ses clients. L’évolution défavorable des ratios prudentiels ne remet pas en cause la robustesse et la santé économique de Suravenir qui dégage une rentabilité élevée». L’augmentation de capital est supérieure au résultat 2018 du groupe mais, en 2017, la filiale d’assurance avait remonté environ 500 millions d’euros de dividendes à sa maison-mère.

Faiblesse des bancassureurs

«Suravenir paie sans doute son manque de diversification et les rendements généreux de ses fonds euros», estime un analyste financier. En outre, «les bancassureurs comme Suravenir, Sogecap (filiale de la Société Générale, ndlr) ou Cardif (BNP Paribas, ndlr) ont souvent un ratio de solvabilité assez bas. C’est normal et lié à l’allocation du capital de leur groupe qui met l’argent là où c’est nécessaire», explique le patron d’une compagnie d’assurance non captive. Enfin, «la révision de Solvabilité 2 l’an prochain va donner de l’air», déclare un bancassureur. Ce dernier s’estime moins exposé que certains concurrents, du fait de son «internationalisation, avec un taux d’UC (unités de compte, sans capital garanti pour l’assuré, ndlr) supérieur hors de France» et grâce au «poids des activités de prévoyance». Soit deux types de produits moins coûteux en fonds propres.

Divergences stratégiques

«Les assureurs français vont agir pour améliorer ou limiter le déclin de leur ratio Solvabilité 2. Ils peuvent, entre autres choses, émettre de la dette subordonnée (…) ou changer leur allocation d’actifs», estime Moody’s. En revanche, les actions radicales comme la fermeture de certains fonds euros devrait rester limitées, selon l’agence de notation. «C’est moyen au niveau de l’éthique, car l’argent appartient à nos clients, juge un dirigeant. On ne va pas arrêter de produire des contrats en euros le 1er janvier 2020. Le directeur financier et le directeur des risques seront d’accord [pour le faire] mais pas le directeur commercial, les réseaux et les clients». D’ailleurs, «les banques ne veulent pas que l’argent de leurs clients se retrouve sur les comptes courants alors que les dépôts leur coûtent de l’argent aujourd’hui», ajoute-t-il.

La plupart des acteurs préfèrent limiter les flux en relevant les frais d’entrée, à l’instar du Crédit Agricole, ou proposer des fonds garantis «bruts de frais de gestion», qui permettent de rogner le capital garanti. Tous misent sur le développement des unités de compte (UC) et la transition – progressive – vers de nouveaux supports comme l’Eurocroissance et le plan d’épargne retraite. Encore faut-il que les conditions de marché s’améliorent, pour convaincre des épargnants français traditionnellement réticents à prendre des risques.

En attendant, «les assureurs français sont bien mieux positionnés que les néerlandais et les allemands, qui ont aussi une différence de durée résiduelle (duration gap) actif-passif relativement grande, mais qui ont offert des taux garantis plus élevés [que ceux de 0,5% historiques du marché tricolore, ndlr]», relativise Moody’s.

https://www.agefi.fr/banque-assurance/actualites/quotidien/20191014/solidite-assureurs-vie-francais-fait-debat-284661

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