Fintech : la stratégie risquée d’Arkéa

LAURENT JUICYLe 9 août 2019  dans Banques

Décidé à devenir « l’Amazon de la banque », le groupe breton multiplie les investissements dans les Fintech, en dépit des nombreux risques associés à cette stratégie.

Lorsqu’on lui demande si Arkéa veut véritablement devenir « l’Amazon de la banque », Ronan Le Moal n’hésite pas : « Oui, parce qu’Amazon ne se contente pas d’être un distributeur. C’est une plateforme de commerce électronique qui vend ses propres produits, mais aussi les produits des autres et qui met à disposition son système d’information, tout en ayant un pied dans l’économie réelle ».

Tel est donc le rêve du directeur général du Crédit Mutuel Arkéa, la banque bretonne en plein conflit avec sa maison mère, la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM). Pour y parvenir, le groupe de bancassurance multiplie les investissements dans les Fintech — ces start-up qui utilisent les nouvelles technologies afin de repenser les services financiers et bancaires. Ces dernières proposent en effet des services (banque en ligne, financement participatif, paiement mobile, gestion de l’épargne, conseil financier…) de manière souvent plus efficace et moins chère que les offres classiques.

Face à ce qui promet d’être une véritable révolution, le Crédit Mutuel Arkéa décide d’agir dès 2015 : le groupe annonce alors le rachat de 86 % du capital de la très connue cagnotte en ligne Leetchi, pour plus de 50 millions d’euros, et l’investissement de 10 millions supplémentaires pour accélérer le développement de la start-up à l’international.

Un rachat « qui a ouvert la voie à tous les autres », selon Forbes, pour qui les Fintech seraient la réponse aux questions que se posent les banques sur leur capacité à innover. « Les grands de la banque et de l’assurance, après quelques réticences, voient dans les jeunes pousses de la finance des potentialités de nouveaux marchés. À tel point que chacun cherche sa Fintech », affirme le magazine.

Comparaison audacieuse

En effet, dans le sillage de la banque bretonne, BPCE (Banque Populaire Caisse d’épargne) a notamment racheté LePotCommun.fr, leader du paiement communautaire en France et en Europe, et la néobanque allemande Fidor. Une acquisition qui a cependant « tourné au fiasco pour BPCE », le groupe mutualiste ayant été contraint, en mai dernier, de déprécier de 148 millions d’euros la valeur de la startup.

Arkéa, qui ne pouvait évidemment connaître la triste fin de cette aventure, a de son côté continué sur sa lancée. En 2017, le groupe, qui avait déjà investi dans Linxo, Yomoni, Grisbee, Younited Credit et Leetchi, rachète 80 % du capital de Pumpkin, laissant 20 % à ses cofondateurs. Application mobile « conviviale qui permet les paiements et remboursements spontanés et décomplexés entre amis », Pumpkin devait offrir à Arkéa un accès direct aux jeunes de 16 à 25 ans.

Pas plus tard que le 15 juillet dernier, le Crédit Mutuel Arkéa, dont l’appétit ne faiblit pas, a annoncé avoir signé un accord portant sur l’acquisition de 80 % de Budget Insight, la société éditrice de Budgea, un agrégateur de comptes concurrent de Linxo et Bankin.

L’appétit d’Arkéa — comparable, il est vrai, à celui d’Amazon —, ne devrait pas s’essouffler : « nous sommes convaincus que ce modèle de banque collaborative, version moderne de la banque coopérative, va dans le sens de l’histoire. Si nous ne le faisons pas ce sont d’autres acteurs qui le feront à notre place et proposeront au-dessus de nous des services à une clientèle que nous ne reverrons plus », expliquait Ronan Le Moal au Télégramme, en décembre dernier.

Mais la stratégie de la banque bretonne pourrait s’avérer plus risquée que prévu. Il semble en effet audacieux, voire téméraire, de comparer les Fintech aux banques coopératives. D’après l’Alliance coopérative internationale (ACI), ces dernières sont « centrées sur les personnes » et « fondées sur des valeurs et des principes ». Elles cherchent en outre à satisfaire les « aspirations et besoins économiques, sociaux et culturels communs au moyen d’une entreprise dont la propriété est collective et où le pouvoir est exercé démocratiquement ».

Fragilité post-divorce

Les Fintech, elles, pourraient être à l’origine d’une nouvelle crise financière. En effet, les ambitions de celles-ci « sont à la (dé) mesure des investissements dans le secteur », alertait Le Monde en 2016. « Chez de nombreux acteurs de la Fintech, les mauvais souvenirs de l’éclatement de la bulle Internet du début des années 2000 surgissent au détour des conversations », ajoute le quotidien, pour qui la « folie des grandeurs » pourrait précipiter une tragédie.

Les Fintech suscitent par ailleurs des doutes quant à leur capacité à « revitaliser les territoires », comme le promettent leurs défenseurs. Alors que les syndicats ne cessent de dénoncer un « sous-effectif chronique » et une « surcharge de travail » au sein d’Arkéa, la digitalisation dans les métiers de la banque, « loin de faire disparaître des besoins de proximité », risque d’engendrer « de nouvelles attentes ».

Le risque est d’autant plus important qu’Arkéa souhaite se séparer de sa maison mère, le Crédit Mutuel. Or, même si Arkéa revendique une certaine solidité, en cas de divorce celle-ci sera réexaminée, et vraisemblablement revue à la baisse, comme l’indiquait dans Les Échos l’ancien gouverneur de la banque de France, Christian Noyer.

Selon les informations du quotidien économique, Moody’s a d’ailleurs placé la banque bretonne sous perspective négative en 2016, « soulignant que le mécanisme de solidarité du groupe Crédit Mutuel lui valait actuellement deux crans de notation supplémentaires ». Les Échos s’inquiètent également de la concurrence redoutable que les autres entités du Crédit Mutuel représenteront pour Arkéa après la séparation. Dans ces conditions, la fragilité qui caractérise les Fintech pourrait bien être fatale à Arkéa.

Les exemples Ipagoo, Lendy et Marie Quantier

D’autant que la banque bretonne n’est pas la première à vouloir devenir « l’Amazon de la banque », la start-up Ipagoo, qui proposait un service bancaire sur smartphone multidevises, s’y est elle aussi essayée. Sans succès : la Fintech qui s’est lancée au Royaume-Uni début 2015, puis en France en 2017, a récemment été contrainte de suspendre l’ensemble de ses services. « Les titulaires de comptes Ipagoo ne pourront pas y accéder ou donner des instructions de paiement », a ainsi communiqué la société sur son site Web. Et celle-ci de préciser que ses administrateurs judiciaires s’emploient actuellement à « rendre aux clients leurs avoirs le plus tôt possible ». À la fin du mois de juillet, le gendarme financier britannique (FCA) avait interdit à la Fintech de poursuivre ses activités en raison « d’irrégularités liées au cantonnement des fonds des clients », relatent Les Échos.

Ipagoo n’est pas un cas isolé : fin mai, la plateforme de financement participatif Lendy a été placée sous tutelle judiciaire en Grande-Bretagne ; début août, ce fut au tour de la Fintech française Marie Quantier de cesser ses activités. Or, cette dernière est directement reliée à Arkéa puisque l’argent investi par la start-up est, entre autres, administré par Suravenir, une filiale de la banque bretonne qui gère également les contrats d’assurance-vie, de prévoyance et d’épargne retraite des sociétaires d’Arkéa… Une nouvelle qui ne devrait pas les rassurer.

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